Les impressions immortelles de Sébastien Kohler

Sebastien Kohler est un ingénieur du son. Homme de studio, homme de l’ombre, discret mais essentiel, il connaît en détail le cheminement que doivent faire des sons pour aboutir à une œuvre. La relation complexe entre les instruments, les voix, les moyens d’enregistrements, les traitements des signaux et des ondes, leur manipulation et leur amplification à travers de multiples appareils acoustiques analogiques et numériques, tout ce qui concourt à produire de la musique requiert son art et son savoir-faire. Sa longue expérience en la matière a éminemment influencé son autre activité : la photographie.

Sebastien Kohler est un chimiste habile. D’un studio à l’autre, toujours derrière les projecteurs, il passe du son à la lumière. Mettant entre parenthèse ondes et échantillons, le voilà alors et d’abord cuisinier dans un curieux laboratoire. Avec la même patience et assiduité qu’il lui faut pour ciseler des particules sonores, il a appris en autodidacte l’art du collodion humide. Il faut le voir préparer minutieusement les plaques de verre, les nettoyer, y étaler le collodion (un mélange  sirupeux à base de nitrate de cellulose) qu’il trempe ensuite pour la sensibiliser dans un bain de nitrate d’argent, peu avant la prise de vue. Mais avant cela, il y a des années d’essais et de tentatives pour formuler le bon mélange, associer les ingrédients d’une manière optimale, acquérir le tour de main délicat requis pour obtenir une plaque photosensible parfaite. Vient ensuite la prise de vue, toujours en studio, l’appareil, l’optique et beaucoup, beaucoup de lumière.

Sebastien Kohler est surtout un photographe. Il aime travailler avec les contraintes des instruments – comme en musique. Chaque appareil, chaque technique, chaque optique, comme le choix de la sensibilité, ne sont finalement que des moyens de contraindre d’une manière ou d’une autre le rapport entre le photographe et son sujet. Le collodion humide impose un rituel qui va à l’encontre de l’air du temps. La boîte noire est d’une taille imposante, l’optique a une profondeur de champ très faible, la plaque sensible (quelques ASA) exige quantité de lumière et un temps de pause très long, jusqu’à 12 secondes par prise de vue. On est aux antipodes des instantanés, de la spontanéité, des images prises en rafale qui offriront un large choix pour obtenir l’expression idéale. Ici, au contraire, la mise en place du sujet face à l’appareil ressemble plus à une montée vers l’échafaud. Il faut lui parler, le mettre en confiance car le dispositif est intimidant. Le dispositif photographique n’est pas escamoté, il est au centre de la relation. Une fois la posture déterminée par le photographe, la tête est maintenue en place par un appareillage. On est prié alors de ne plus bouger. Pendant plus de 10 secondes. Essayez pour voir…

Sebastien Kohler est maître du temps. Il pourrait, comme en musique, passer de l’analogique au digital, recréer du grain à l’aide de filtres, mimer une technique ancienne et aller plus vite en besogne. C’est pourtant cette dimension temporelle longue qui, dans son travail de portraitiste en relation avec son sujet, l’intéresse aujourd’hui. Ce cérémonial, ce temps de pause de plus de 10 secondes, lui permet de déstabiliser l’ego et la posture de façade de son sujet. 10 secondes sans bouger deviennent une éternité. Comme un film au ralenti, comme dans un accident, une vie défile dans l’esprit, le doute s’installe, l’assurance en soi faiblit, l’angoisse pointe. La concentration nécessaire à tenir une pause longue fissure la volonté d’une attitude d’apparat. C’est alors que la magie opère : la contrainte imposée du dispositif permet à une multitude de chose de se produire. Devant l’objectif, la personne photographiée, interdite de mouvement – mais pas de tressaillement –, modifie son expression et livre une partie de sa nature cachée, de ses faiblesses, de sa part d’ombre.

Une fois l’exercice intense de la prise de vue achevé, le développement est – toute proportion gardée – rapide : quelques minutes suffisent. En tout, une séance complète, de la préparation à l’obtention de l’image sur la plaque de verre (20 x 25 cm), prend une heure trente. Le résultat est unique. C’est un objet d’art. L’image en négatif, placée devant un fond noir, apparaît comme un positif. C’est ainsi qu’une partie de son travail intitulé « ambrotype » (nom du procédé photographique utilisé) est exposé jusqu’au 18 mars 2018 au Musée suisse de l’appareil photographique. On y découvre une surprenante galerie de portraits, souvent des « gueules », qui sont les visages – à quelques exceptions près – d’une génération : des proches de Sébastien Kohler, des amis, des voisins, des artistes, des artisans, des écrivains, presque tous dans la quarantaine. On les dirait hors du temps, ou peut-être venus, tels des fantômes, d’une autre époque, celle où les photographes étaient encore des pionniers. On y voit surtout des visages qui ne sont plus tout à fait ceux de celles et ceux que nous connaissons. Ce sont des visages qui semblent presque étrangers à eux-mêmes, indéfiniment différents de leur original, décomposés et recomposés comme les traits d’un Narcisse qui se reflètent sur l’eau du temps en mouvement.


Alexandre Medawar

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